POUR UN CHANTIER SUR LE FUTUR : ANTICIPATION, IDÉAL, IDÉAL DU MOI, MOI-IDÉAL

POUR UN CHANTIER SUR LE FUTUR : ANTICIPATION, IDÉAL, IDÉAL DU MOI, MOI-IDÉAL

(Extraits de l’article « Nos démêlés avec l’avenir », Le divan familial, 39, 2017)

Alberto Eiguer

La prédiction est ainsi liée à la fonction anticipatrice du psychisme. Or nous avons de l’anticipation une vision étriquée : nous la pensons comme une prédisposition qui s’élabore de façon consciente et par un raisonnement. Elle est pour l’essentiel inconsciente et agit en conséquence malgré nous. Plus encore, elle intervient dans chaque phrase et acte en anticipant, par exemple, les effets que nos propos vont avoir sur autrui, notre interlocutoire. Ces effets supposés vont infléchir ce que nous allons lui dire. Au préalable nous avons essayé de deviner comment il fonctionne. Nous pouvons aussi prévoir ce qu’il va répondre à la suite de notre réponse. Bien que nous fassions souvent des erreurs, nous allons recommencer à anticiper à chaque nouvelle phrase.

C’est comme si nous voulions rassurer notre interlocuteur sur le fait que nous pensons à lui. Et nous rassurer en même temps que sa réponse ne va pas trop nous surprendre.

Mais le langage ne sert pas seulement à communiquer. Il sert à faire agir : pour cela, Austin (1962) propose trois gestes de parole : locutoire, illocutoire, perlocutoire. Le locutoire tend à informer autrui de quelque chose ; l’illocutoire à provoquer en lui une réaction émotionnelle ; le perlocutoire à déclencher chez autrui une conduite. Ces trois variantes peuvent être simultanées, raison de plus pour que l’idée d’anticiper ce que nos mots vont déclencher soit importante.

D’autres variantes de l’anticipation sont à envisager, parfois consternantes quant à l’implication d’autrui dans notre échange avec lui : nous pouvons nous servir de l’anticipation pour prévoir l’avenir. Devancer les mots ou les actes de l’autre en lui proposant des issues avant qu’il n’en exprime le souhait. Il peut s’en suivre à la longue que l’autre pense que nous sommes capables de deviner ses besoins et ses désirs et l’impressionner au point qu’il devienne trop dépendant de nous. C’est ce que l’on observe dans les liens familiaux où une mère trop prévoyante abuse de ses savoirs, ou le père ou tous deux. En pensant que la barrière entre l’adulte et l’enfant est infranchissable, celui-ci finit par ne plus savoir ce qu’il veut, ni acquérir une autonomie de pensée, voire une identité. C’est qu’ici l’anticipation veut contrôler le non, donc le principe de réfutabilité.

Nous pouvons conclure que l’anticipation de ces mères ou pères entrave chez l’enfant la capacité d’anticiper.

Tout compte fait, l’anticipation représente cette qualité de l’humain qui lui permet de planifier ses tâches ainsi que d’accumuler des éléments indispensables en prévision de futures carences. C’est la fonction des réservoirs, des silos et dans la maison de famille des greniers, qui accumulent beaucoup d’objets fonctionnellement inutiles mais psychologiquement nécessaires pour rafraîchir nos mémoires. On dirait que nous sommes des êtres tellement clairvoyants que nous pensons que le refoulement va nous faire tout oublier.

Le prochain concept que je souhaite discuter avec vous est celui d’idéal. Je vous le dis d’emblée : je prise fort l’idéal ; c’est l’un des ingrédients les plus savoureux de notre existence (Lacroix, 2007). Bonnet (2012) cite la beauté, la fidélité, la vérité, la tendresse, le respect de l’intégrité de l’autre. Pour apprécier l’idéal, une des conditions est de voir en lui une chose qui nous transcende ; l’idéal se localise au-delà de nous-mêmes ; pourtant nous le sentons en nous. La psychologie familiale permet de comprendre l’idéal comme une aspiration qui nous englobe d’autant plus que nous associons notre idéal à celui d’autrui : « Tous ceux qui partagent mon idéal sont des frères. » Cela nous exalte. L’idéal n’est donc pas impersonnel, mais pluripersonnel. Nous avons saisi que si nos parents se sont occupés de nous et ont veillé sur notre santé depuis la naissance avec amour et dévouement, c’est ce qu’ils tiennent en haute estime la vie et le monde ; ils veulent nous faire partager leurs joies comme nous transmettre leurs idéaux.

Du fait qu’il est un produit de notre imagination, l’idéal a une autre caractéristique qui nous intéresse ; il fait partie de ces qualités et ces productions qui touchent à notre sensibilité, autrement dit notre subjectivité : il appartient à la réalité psychique. Ce qui explique que sa force nous impressionne et que la tentation est grande de le considérer comme une certitude : il nous accompagne et nous guide ; il nourrit nos désirs aussi. Mais c’est une réalité psychique. Comme l’idéal du moi, l’idéal nous permet de trouver des équivalents dans la réalité psychique du groupe familial : il prédispose au rassemblement, il l’encourage même (A. Eiguer, 1981).

Mais que l’idéal soit considéré comme une réalité psychique ne suffit pas pour affirmer qu’il est hors réalité, une pure invention (Bonnet, 2010 ; 2012). Il nous pousse au rêve, ce qui est fondamental pour nous stimuler. Et si nous ne l’atteignons pas, il nous permet de modérer notre déception : nous savons qu’il est une promesse et que comme toute promesse sa réalisation dépend des aléas de la vie, eux-mêmes tributaires d’autres lois que celle de nos désirs.

En vérité, l’idéal ne nous déçoit jamais ; ce sont les individus qui nous font de la peine par leur inconstance et leur infidélité à leurs propres idéaux. Si par nos échecs nous nous sentons découragés et pourvu que nous assumions nos responsabilités, nous pouvons trouver dans nos idéaux un peu de consolation (cf. Cuynet, 2017).

L’expression idéalisation a eu un destin singulier en psychanalyse, infléchi par sa présence parmi les mécanismes de défense selon Anna Freud (1938). Elle a été ainsi cantonnée à découler d’une autre émotion ou d’une représentation inconsciente pénible : la persécution, la douleur d’un deuil, le désordre de la pensée, voire la désorganisation psychotique. On idéaliserait pour adoucir une peine, la crainte de la folie. Je n’ignore pas que cela est cliniquement exact, mais je souligne que pour idéaliser il est nécessaire de pouvoir le dire et d’être clair dans sa tête. Et pourquoi cette défense et pas une autre ? Si l’idéalisation protège le sujet et les sujets, c’est qu’elle offre une opportunité de créativité et ainsi d’aiguiser des esprits en déroute. L’idéalisation ne naît pas du vide ; elle a été forgée en lien avec autrui.

L’apparition de l’idéalisation suppose un travail intérieur. Mais elle est moins prédisposée que l’idéal à alimenter l’imagination et la mythopoïèse, celles-ci touchant le sens de la famille. Certes l’idéalisation peut améliorer la représentation honteuse d’un ancêtre en mobilisant le souvenir de sa vie et de ses œuvres mais l’idéal familial va intégrer les lignées dans une référence organisatrice. L’imagination et la mythopoïèse s’inscrivent dans une perspective d’avenir et, même si elles se développent dans le quotidien ou dans une séance, on attend qu’elles produisent des effets dans un futur proche ou lointain.

En proposant l’exemple du couple, Bonnet dit qu’un « couple qui ne tient que par l’idéalisation réciproque et aveugle risque la catastrophe s’il ne met pas en place progressivement, à travers certains engagements, des idéaux qui motivent chacun en profondeur » (Bonnet, 2012, p. 181). On s’entr’aperçoit par cet exemple la dimension universelle de l’idéal, les croyances qu’il inspire et les soutiens collectifs qui le confirment. Il y va, peut-on dire, de la différence, ténue certes, entre réciprocité et mutualité, la première évoque l’intersubjectivité, qui anime l’idéalisation, la seconde, le groupe, qui porte les idéaux. Lorsque Bonnet parle « d’engagements », il parait faire allusion aux contrats du couple, essentiellement inconscients. Les idéaux inspirent ainsi ces contrats.

Quant à l’idéal du moi, il est rattaché à l’aspiration de réalisation dans l’espoir d’un progrès, d’une amélioration. L’idée d’atteindre un état de perfection évoque les aspirations du narcissisme. Freud (1923), ne dit-il pas de l’idéal du moi qu’il est l’héritier du narcissisme ? Mais « héritier » n’implique pas une appétence pour toutes les outrances du narcissisme. L’idéal du moi révèle un des paradoxes du narcissisme. Cette instance suggère la résonance avec les aspirations et les ambitions du parent, puis de la famille. Elles sont déposées chez le sujet ; il va adhérer à elles. L’idéal du moi parle certes de narcissisme, mais autrui et la relation d’objet sont à sa source. Cela suppose que la relation d’objet a déjà fait son nid et que la temporalité a été intégrée.

Dans le moi-idéal, il n’est pas encore question de relation à autrui-objet mais d‘un narcissisme monolithique. Le moi-idéal est à ce titre propre à ramasser tous les résidus de destructivité et de malveillance que le narcissisme ignorant d’autrui traîne avec lui. L’avantage de l’idéal du moi est qu’il arme un projet à long terme, alors que le moi-idéal veut l’accomplir dans l’instant, dans l’immédiat. Celui-ci alimente alors l’impétuosité et l’impulsivité et n’admet aucune nuance. L’idéal du moi nous prédispose à l’effort dans la générosité, alors que le moi-idéal cherche l’utilisation de l’autre, vécu plus comme un ustensile que comme un être sensible. L’idéal du moi garde un équilibre entre le pour soi et le pour autrui, alors que le moi-idéal n’est que pour soi : tout geste suppose un avantage égotique ; tout comportement s’inscrit dans une geste héroïque.

Cela étant, le moi-idéal joue un rôle certain dans des situations extrêmes, une catastrophe naturelle –tremblement de terre ou inondation‑ ou la guerre, où des personnes qui dénient les risques et leurs limites physiques réalisent des actes de bravoure leur permettant de sauver leur peau et celle de leurs proches.

Résumé de l’article

« Nos démêlés avec l’avenir. » Les humains ignorent ce que l’avenir leur réserve. Tout pronostic est voué à l’échec. Pourtant ils n’arrêtent pas de vouloir prévoir ce qui va se passer ; les familles encore plus et de manière singulière car elles se sentent obligées de préparer le devenir de leurs enfants afin qu’ils s’adaptent et progressent. Elles paraissent même veiller à les rendre ambitieux pour qu’ils acquièrent la force d’avancer et de ne jamais fléchir dans leur détermination d’atteindre les buts programmés. Pourtant ces préventions ne sont que des tentatives défensives face à l’angoisse d’un futur imprévisible. Elles peuvent se renforcer en pensant aux précédents malheureux lors des générations antérieures ou interprétés comme tels. Mais ces préventions sont nécessaires pour calmer les inquiétudes et encore plus pour construire une ligne identificatoire, un fil rouge depuis le legs ancestral jusqu’aux temps à venir.

Pour mieux cerner ce trait universel, l’auteur se penche, clinique à l’appui, sur certaines productions de l’inconscient groupal de la famille : l’anticipation, l’idéal du moi familial, les idéaux, l’idéalisation, l’angoisse du futur. Il situe également leurs rapports avec des concepts comme le moi-idéal, le soi familial et le mythe familial.

Mots clés. Avenir. Prédiction. Prévention. Idéal. Idéal de moi familial. Idéalité. Destin funeste.

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