Manipulation et instrumentalisation, analogies et différences

Alberto Eiguer

Nous allons parler du lien thérapeutique et d’une déviation de ses buts, celui de la manipulation à laquelle se livre le patient à l’encontre du clinicien. Nous aborderons ses caractéristiques cliniques, son interprétation et les moyens de surmonter la situation. Les différences entre manipulation et instrumentalisation aideraient à mieux définir chacune et à mesurer la gravité d’un comportement déterminé. Parler de manipulation sollicite une réflexion sur l’éthique de notre activité. Mais en même temps nous serons amenés à souligner que la notion d’éthique dans notre domaine est singulière, ce qui infléchit notre interprétation.

De même, la réaction émotionnelle de celui qui est manipulé est à prendre en compte dans cette analyse. Soit qu’il s’en sente trompé, bafoué, humilié, ou qu’il éprouve en priorité de l’indignation, il ne manquera pas de se demander pourquoi il a été pris pour cible, pourquoi lui ? Manipulation est assimilée ici à trahison, alors que toute manipulation l’est. Car le code éthique instauré entre clinicien et patient implique confiance et discrétion en même temps que leur relation ne doit pas dépasser le fait thérapeutique.

Lorsqu’un clinicien manipulé ne se sent pas offensé, différentes sentiments ou idées seront en jeu :

  • L’indifférence ou
  • Il considère que le patient lui a adressé un message qu’il convient d’accueillir et de décoder en priorité.
  • Si non, le clinicien pense avoir fait une erreur et même il peut se sentir coupable.

Mais disons que notre attitude compréhensive a des limites !

En principe, le patient est conscient de ces agissements, bien que parfois il est lui-même objet de manipulation agissant sous l’emprise d’un tiers ou d’un groupe, sa famille, une secte… Dans ce cas, il peut être paralysé par la peur ou se trouver dans un état second.

Dans toutes les circonstances, le clinicien devrait étudier si celui-ci n’éprouve pas de la jouissance en le manipulant. Celle-ci me paraît signer la gravité de la manipulation ; c’est une jubilation qui nourrit le narcissisme du patient dans le mépris d’autrui : un narcissisme qui a besoin de se s’alimenter par l’humiliation qu’il provoque.

Un détour par la pathologie des pervers moraux nous sera utile (cf. Freud, 1905). Leurs comportements s’accompagnent généralement de deux traits, inexistants d’ailleurs dans d’autres entités cliniques : le calcul et le vœu de faire le mal pour le mal dans l’absence de sens moral et en conséquence sans culpabilité.

On retrouve de la jouissance dans bon nombre de situations :

  • Lorsque le patient affecte la discrétion en pensant être ainsi plus efficace dans l’abus ; il est intellectuellement fier de savoir si bien se prendre au point de ne pas éveiller de soupçon.
  • Il peut encore jouir en voyant que sa victime se sent déconfite et honteuse par l’abus qu’il vient de lui infliger.
  • Vous avez certainement noté que je souligne régulièrement la dimension intellectuelle : calcul, satisfaction à se montrer supérieur. En effet, c’est un aspect qui le définit (S. Freud, 1927, 1938). Il vise peut-être la confirmation d’une de ses théories, par exemple sur l’absence de moralité chez tout le monde dont le médecin ; celui-ci serait corruptible. Il souhaite constater que le monde est gouverné par une éthique inversé, selon laquelle faire le mal serait utile et nécessaire. Son idéologie surévalue la notion de jouissance ; si corrompre lui procure de la jouissance, peu importe si c’est nuisible. Plus hautement placée est sa victime, plus son forfait le comblera.

Ces patients peuvent être agréables, se montrer avenants et sympathiques. Quelques signes les trahissent néanmoins : ils sont impétueux et excessifs dans leur souhait de nous convaincre sur les raisons de faire ce qu’ils font et sur la manière dont ils le font. S’ils ont de l’humour, celui-ci est marqué de sarcasmes ; c’est un humour corrosif.

Il serait opportun de mettre en discussion ici deux expressions cliniques : la fonction du mécanisme de projection et la notion de profit.

  • Ces patients ont l’habitude d’avancer des exemples de personnes ou de situations qui les montrent comme ayant été l’objet de malveillance ou de maltraitance. Je ne préjuge pas de la véracité de leur vécu ni des mortifications qu’ils ont pu subir. Dans ma perspective, je préfère interpréter les propos comme faisant parti d’un discours qui nous est adressé : pourquoi dit-il cela à moi maintenant ? Cela est préférable à toute explication sur les raisons de ses comportements.
  • Je souhaite faire remarquer que cela peut ressembler au discours des patients persécutés, revendiquants ou quérulents, mais des nuances sont à prendre en compte pour mieux identifier la nature de ces conduites. Chez les pervers, nombre de comportements sont inspirés du souhait de se faire exonérer d’une éventuelle responsabilité. Mais au-delà de la similitude, ce qui est à privilégier est le but recherché : tromper. Le patient sélectionne ses arguments en vue de ce but, la persécution permettant d’appuyer le bien fondé de ses propositions. Chez le paranoïaque, plus brouillon, il s’agit de se valoriser, d’être conforté dans sa clairvoyance et sa supériorité.
  • Le pervers agence ses arguments de façon à gagner la confiance de son interlocuteur et à occuper le terrain, mais il n’est pas malheureux des outrages qu’il aurait subi.
  • Il veut tirer avantage de toute situation : profit dans un sens moral, matériel ou financier comme dans le cas de l’escroc. A propos de la situation thérapeutique : quel serait l’avantage tiré en instrumentant le clinicien ?

Pour avancer dans ce débat, j’aimerais vous soumettre ceci : le concept de lien présente une contradiction. Le mot lien signifie se lier en vue de communiquer et au mieux de s’attacher durablement avec autrui, mais aussi asservir, contraindre.

Aussi opposées soient-elles, ces deux dimensions sont consubstantielles lors de la rencontre thérapeutique. Peut-on se passer de l’une ou de l’autre ? Et sinon, comment parviennent-elles à se combiner ? La rencontre n’est pas uniquement une affaire d’empathie, il s’agit de rendre un service sur fond de reconnaissance mutuelle. Chacun dépend de l’autre ; chacun utilise l’autre dans le cadre de ces prémisses. C’est un pacte dénégatif qui les lie.

Puis il y a une perspective qui est totalement implicite, chacune de nos réactions et de nos paroles produit une répercussion intense sur le patient ; au mieux elles ont une fonction thérapeutique, ce qui peut même arriver si nous nous mettons en colère (cf. Eiguer, 2008).

Instrumentaliser

En somme, on doit admettre qu’une certaine manipulation intervient dans n’importe quelle communication : l’intentionnalité est une donnée de base du lien entre sujets. Se lier à autrui, c’est souhaiter exercer une emprise sur lui, aussi légère soit-elle : l’attirer, le persuader de nous écouter, de s’occuper de nous, de croire dans le bien-fondé de notre demande. Notre souhait serait ici de faire éprouver un sentiment à l’autre et de l’inciter à agir.

Il est tentant de différencier ce fonctionnement, en vérité inconscient, d’une autre manipulation plus ciblée, celle qui vise à tromper pour asservir. L’indifférence concernant les conséquences sur l’autre font de cette manipulation une forme d’abus et l’inscrivent dans le fonctionnement pervers. On parlerait pour cette dernière forme d’instrumentalisation. Pourquoi ? Parce que je suppose qu’une manipulation perverse est un comportement qui nécessairement vise à utiliser l’autre comme un ustensile et de ce fait cet autre n’existe que dans cette perspective. Il est donc une chose, pas une personne, et il est traité comme un objet matériel, un automate, un pantin. Le mot philosophique correspondant est réifié. Cela vient du latin rem, res : chose, les choses.

Cette distinction me paraît éviter au mieux les glissements de sens et l’hyper-moralisation de la notion de manipulation.

Ces idées facilitent cette différenciation entre une manipulation dans le sens de la communication et le lien intersubjectif et une manipulation qui tend à instrumentaliser autrui, l’abusant.

Il convient d’ajouter d’autres précisions cliniques. Je pense notamment aux nombreuses personnes qui ne croient pas que l’on va s’occuper d’elles spontanément. Elles supposent qu’il faut tromper pour être entendu en se présentant de façon à inquiéter le clinicien, en sollicitant sa disponibilité par maints subterfuges, en faisant intervenir des intermédiaires. Aussi dérangeant que cela nous paraisse, le fait de mentir ne signifie pas en soi une déviation perverse.

C’est un acte expérimental, agir utilisant des moyens dans le but de mesurer la fiabilité de l’autre. Le sujet agence des gestes et des conduites afin de provoquer des réactions lui permettant de savoir s’il est aimé.

Si non, il « organise » le rejet convaincu que l’autre perdra tôt ou tard patience ; les trois constantes du masochisme moral qui sont se faire maltraiter, humilier, rejeter, y jouent un certain rôle.

Si la méfiance s’y ajoute, ces patients vulnérables imaginent que le clinicien est intéressé à tirer profit de la rencontre, financier, expérimental, sexuel. Il n’agirait pas pour soulager sa souffrance ni par intérêt envers les personnes.

D’un autre point de vue, celui de notre profession, sachons que nous sommes surdéterminés par un principe : nous sommes là pour nous faire utiliser, pour faire en sorte que notre savoir et notre expérience soient utiles. Or cette surdétermination devrait nous faire réfléchir sur les attentes mirifiques que nous réveillons.

Il nous arrive de nous demander : « Pourquoi cette personne vient me voir alors que ce qu’elle me raconte ne correspond pas à une demande précise et cohérente ? » Je dirais qu’il n’y pas de demande pour rien, même si elle paraît au premier abord dépourvue de sens. Je pousse ce questionnement un peu plus loin : venir nous voir pour nous manipuler voire nous instrumentaliser recèle une intention seconde, qui n’est pas manipulatoire ou instrumentale en soi.

Une situation clinique. Une patiente psychotique téléphone pour demander un rendez-vous à son assistante sociale (AS) dans le but de lui parler de son insertion au travail. Une semaine avant le RV, elle la rappelle pour lui demander de changer de jour car elle ne s’était pas aperçu qu’elle avait une autre entrevue à la même heure. Un nouveau RV est fixé. La veille, elle rappelle encore pour lui demander de l’avancer d’une heure. L’assistante sociale accepte tour à tour sa demande. Au moment du rendez-vous personne ne se présente. La patiente ne s’excusera jamais. Voila une manipulation courante. Que veut la patiente ? A-t-elle peur de s’engager dans une recherche de travail ? Cherche-t-elle à se rassurer que l’assistante sociale la comprendra ? Qu’elle l’apprécie ? Celle-ci finit par se mettre en colère. Au fur et à mesure que l’assistante sociale sera soumise à des épreuves similaires, sa disponibilité pourtant forte envers la patiente va diminuer. L’AS se demande pourquoi elle retombe chaque fois « dans le piège ». Elle n’aura plus envie de lui faire confiance et progressivement l’action de soutien à l’insertion laisse la place à une joute où sa stratégie vise plus à déjouer les manipulations qu’à organiser une prise en charge correspondant à un projet. Quand les entretiens ont finalement lieu entre l’assistante sociale et la patiente et cela une fois sur trois, elles ne parleront presque plus de travail mais de leur mésentente. L’assistante sociale sait s’y prendre pour la rappeler à l’ordre mais elle s’attendrit chaque fois et adopte son attitude bienveillante et compréhensive habituelle. Elle se rappelle qu’il s’agit d’une patiente assez atteinte et se dit qu’elle doit rester tolérante et patiente. Dans les mois suivants, d’autres subterfuges seront trouvés, qui produiront de nouvelles déceptions.

Dans ce cas, on peut parler d’érotisation du conflit assistante-sociale-patiente. Celle-ci mène la danse. Le dévouement de l’assistante sociale semble entretenir la situation malgré elle.

Cette situation me fait penser aux patients addicts aux soins qui cherchent le moindre prétexte pour se faire examiner et traiter. Aujourd’hui on inclut ces patients dans un vaste champ, pas tellement large par le nombre de patients concernés que par la diversité de situations cliniques, qui renvoie à des problèmes psychopathologiques hétéroclites. C’est le champ des mythomanies cliniques dont l’instrumentalisation concerne la santé du sujet et celle de son enfant : le syndrome de Münchhausen par procuration. L’addiction aux Doctors est certainement la plus fréquente des affections de ce groupe, qui est par ailleurs à associer, malgré les dissimilitudes, aux hypocondriaques et aux histrioniques qui ont une préoccupation morbide pour leur santé. Or ce que montrent assez régulièrement ces patients, c’est un remarquable déficit narcissique vraisemblablement lié à des carences dans leurs soins premiers. Si l’enfant est la victime des abus de la mère ou du père mythomane, c’est fréquemment qu’elle/il veut l’empêcher de grandir par crainte d’être abandonné(e).

Mais ces patients peuvent devenir de véritables monstres qui portent atteinte à la santé de leur enfant allant jusqu’au crime. Les comportements pathologiques de ces mères sont : demandes indues de rendez-vous, modifications du traitement, préparation incorrecte aux prises de matériel afin d’altérer les résultats de laboratoire, injection de substances toxiques, enfin infanticide. Ces personnes peuvent cacher obstinément leurs manœuvres. Lors des procès juridiques, elles peuvent garder un étonnant sang froid niant leurs forfaits malgré les preuves tangibles, comme si elles se disaient « tant que je le nie je ne l’ai pas fait ». La jouissance s’ajoute au dessein meurtrier mais elle n’est pas centrale.

Cette forme de mythomanie est différente de l’érotisation du lien clinicien-patient, ce qui signe la nature perverse de la situation.

Je me demande si parfois la contre-attitude des soignants ne stimule pas le sentiment de triomphe et ne pousse à persévérer dans l’instrumentalisation. Il n’est pas rare que les équipes s’entre-déchirent à propos de l’interprétation de ces cas. Mais n’est-ce encore une induction narcissiste du patient à distance ?

Le lien intersubjectif

Cette manière d’entendre ces problèmes nécessite des précisions complémentaires. Pour cela, nous aurons intérêt à aborder l’idée d’intersubjectivité. Pendant des décennies, on a envisagé l’inconscient du patient individuel comme celui qui détermine son fonctionnement. Ces pathologies et ces considérations théoriques nous invitent à nous occuper de l’inconscient d’autrui et de la manière dont la psychologie du sujet et celle d’autrui inter-fonctionnent. Plus qu’ailleurs, les contre-attitudes devant l’instrumentalisation sont déterminantes pour faire évoluer l’intersubjectivité du lien dans le sens d’une transformation, réquisit préalable à toute prise en charge. Plus que de prédisposition chez l’un ou l’autre des sujets du lien ou chez les deux, soulignons donc l’effet immédiat et l’enchaînement d’attitudes : ce ne sont pas des conduites qui se motivent dans leur histoire, mais une création originale dans l’ici et maintenant de la rencontre.

Imaginer que c’est le lien ne veut pas dire que le professionnel est à la merci d’une psychologie groupale qui l’implique au point de perdre son identité personnelle et d’oublier son savoir. Cela signifie que la psychologie comporte des déterminismes autres que ceux qui viennent d’un passé ou d’une structure fixe et rigide. L’intersubjectivité concerne 4 traits dont les noms commencent par R : Réciprocité, Reconnaissance, Responsabilité et Respect. Michel Balint n’a pas cessé d’en parler.

Ce quatuor conceptuel dit largement pourquoi l’instrumentalisation est appréhendée avec difficulté. Ce sont des notions de base de notre travail (Eiguer, 2008). Et en réalité, les patients qui nous intéressent ont une disposition sélective à les bafouer. Si vous sentez que vous n’êtes pas reconnus à votre juste mesure, ce pourrait être le signe que l’instrumentalisation est dans l’air. Reconnaissance a deux significations :

1) Etre admis et identifié dans votre dévouement et vos compétences et

2) Gratitude. La réciprocité, est-elle mutuelle ? Etc.

Le concept de lien intersubjectif redéfinit l’éthique. La loi n’est pas tant à respecter parce que dictée du sommet d’une montagne, mais parce nous nous sentons responsables envers autrui, nous veillons à lui éviter les souffrances et à favoriser son bien-être. Cette responsabilisation est réciproque : nous envers le patient et lui envers nous. Or ce que domine l’instrumentalisation, c’est l’incapacité à admettre les effets nuisibles de ses actes.

Théâtres de l’instrumentalisation

L’illustration qui va suivre n’est pas un cas clinique mais une scène de théâtre qui montre les enjeux de l’instrumentalisation et l’effet de la séduction qui exalte le narcissisme de la victime du pervers.

La séduction narcissique est remarquablement dépeinte dans la pièce de Labiche Le voyage de Monsieur Perrichon (1860) tout en y adoptant une forme singulière : le lien de Daniel et de M Perrichon recoupe les caractéristiques d’un lien pervers-narcissique (pn).

M Perrichon apparaît comme le bourgeois naïf, autosuffisant et prétendant devenir homme du monde, le petit frère du Bourgeois gentilhomme, de Molière (1670). Armand Desroches et Daniel Savary entrent en compétition pour obtenir la main de la fille de M Perrichon, Henriette. Armand se montre attentionné et sensible : lors d’une ascension en montagne, il sauve ce dernier d’une mauvaise chute dans une crevasse, mais dans la mesure où il se sent humilié, M P. n’exprime aucune gratitude à son égard.

Profitant de cet avantage, Daniel fait semblant de tomber pendant une promenade sur un glacier dans le but simulé de « permettre » à M Perrichon de le « sauver ». Grâce au sauvetage, l’occasion lui est offerte de le convaincre d’agréer sa demande en mariage. Daniel lui promet même d’écrire une note dans un journal sur « cet acte d’héroïsme ». M Perrichon se sent si flatté qu’il voit en lui le gendre parfait. Par contre, Armand, qui a pris des risques pour le rattraper lors de la chute, ne lui offre rien qui rehausse son narcissisme. Ainsi vaut-il mieux flatter l’autre en étant son obligé que de lui rendre service en le constituant notre obligé.

La manipulation échoue néanmoins. La pièce montre une situation qui combine séduction narcissique et utilisation de la notion de don et de reconnaissance. Un nombre considérable de p.-n. savent rendre les autres redevables, en exagérant ce que leur a coûté un certain cadeau jusqu’à ce que les autres sentent qu’ils ne pourront jamais leur rendre l’équivalent. Ils devront se sacrifier pour eux, leur restant éternellement attachés et dépendants.

Daniel ne donne rien d’autre que de la flatterie en disant que c’est lui qui est désormais l’obligé de M Perrichon, son pseudo-sauveur. Un don narcissique apparaît comme un don bien plus précieux que tout autre. Toutefois, Daniel attend un contre-don de la part de M P. : qu’il le préfère à Armand comme gendre. C’est cela le but de la manœuvre.

L’instrumentation prend appui dans les faiblesses narcissiques de chacun, Daniel et M Perrichon, le premier semble douter d’être assez digne de se faire accepter comme genre et M Perrichon de sa propre valeur et de son courage.

Psychopathologie

Je pense opportun maintenant de préciser d’autres aspects inconscients de l’instrumentalisation. Nous avons parlé de la vulnérabilité par carence infantile, j’y reviendrai un peu plus tard. L’exemple de M Périchon et de Daniel souligne leur vulnérabilité narcissique. C’est une de causes principales d’instrumentalisation. On note leur rivalité envieuse ; ce peut-être le cas dans la rencontre thérapeutique. Aussi ridicule que cela paraisse, ces patients sont gênés de se trouver dans une situation de dépendance par rapport au professionnel détenteur d’un savoir et de ce fait d’un pouvoir. Se laisser aller passivement, se laisser aider, c’est insupportable, humiliant. Une réponse est le contrôle.

Parfois, dans un summum de rivalité, il ne supporte que son traitement se solde par un succès.

En vérité, le patient imagine son interlocuteur professionnel comme un double qui a des motivations semblables aux siennes : l’orgueil, le souhait de rabaisser autrui. Le narcissisme pathologique n’admet pas la différence entre subjectivités, entre fonctions, entre générations, et en ce qui concerne notre sujet qu’il y en ait un qui soit donneur de soins et l’autre, le receveur, le récipiendaire. Le patient reste aveugle aux virtualités de l’alternative.

Deux possibilités se présentent à des degrés de gravité distincte. Dans le cas où le fantasme s’inscrit dans la génitalité, le pouvoir du clinicien est ressenti comme une arme phallique : l’emblème de sa séduction et d’un vœu exhibitionniste.

Mais plus fréquemment le patient lui attribue le pouvoir de créateur de vie : une puissance prégénitale. Il s’agit ici du sentiment que le clinicien est une sorte de démiurge.

La tromperie de celui qui instrumentalise est parcourue par le mensonge pathologique, je l’ai déjà souligné. Or il me paraît intéressant d’interroger des cas avérés de mythomanie pour jeter une lumière sur le comportement de ces patients. Ils m’ont semblé présenter un problème de légitimité filiale, delà l’impression que le clinicien est comme un géniteur. Ne se vivraient-ils comme illégitimes ? Cela les aurait-il déçus profondément au point de les empêcher d’imaginer qu’autrui s’inscrive dans une relation qui rappellerait un rassurant lien filial ? Voyons la question de plus près.

Aux origines, l’absence de reconnaissance mutuelle

La forme du don la plus universelle est celle de l’hospitalité que les parents offrent à l’enfant : ils le reçoivent au sein de leur foyer et de leur généalogie. L’ayant conçu, ils prennent soin de lui et veillent à son bien-être et à son développement. L’acte de reconnaissance de l’enfant comme propre, son inscription dans leur généalogie est un acte fondateur de son identité, même si un long cheminement reste à parcourir afin de se l’approprier. Aussi changeante que soit toute identité de personne, l’inscription filiale initiale marquera à jamais le sujet. L’enfant pourra renier son appartenance au groupe, cela ne suffira pas à la détruire sur le plan inconscient. Ses racines sont bien installées en lui.

Ces actes de reconnaissance interviennent au même titre dans le lien biologique que dans le lien adoptif. Celui-ci est un lien de filiation, façonné par la cohabitation, consolidé par l’amour réciproque et confirmé par un acte de justice.

Ainsi en est-il que l’absence de reconnaissance mutuelle entre parent et enfant donne lieu à des conséquences spécifiques. Dans les faits, les pères et les mères ont disparu précocement, de nombreuses figures de substitution se sont occupées de l’enfant.

Un enfant qui n’a pas été reconnu par son parent, que cela ait été caché ou pas, peut conduire l’enfant à avoir le sentiment qu’il occupe un statut d’exception à la loi. Son surmoi aura du mal à se former. Il ne se sent responsable de rien ni par rapport à personne. Il se vit comme autorisé à transgresser.

Cela étant, pour donner des effets aussi graves d’autres facteurs y entrent en jeu.

  • Chez les ancêtres, l’existence de transgressions non punies ou dépeintes comme héroïques jouent un rôle concourant dans l’affaiblissement du sentiment éthique des membres de la famille (A. Eiguer, 2007).
  • De même, bon nombre d’enfants qui vivent cette expérience de non reconnaissance ont subi en plus des abandons, des changements répétés de famille d’accueil ou d’institution d’hébergement, la perte de repères clairs et précis concernant un foyer rassurant et fiable.
  • Dans l’intimité du lien de ces enfants non reconnus, on repère également une difficulté à organiser une pensée alfa, qui soutient habituellement la capacité de jeu, de pensée et de rêverie et en conséquence est susceptible de créer un sentiment d’illusion qui permettrait de fonder l’expérience subjective.

Le facteur princeps reste toutefois cette absence de reconnaissance du parent, cette non nomination. Il n’y avait personne pour dire : « Tu es mon fils. »

Nommer l’enfant n’est pas uniquement un acte de langage qui inclut l’enfant dans la communauté des hommes, c’est un acte par lequel l’enfant est intégré dans sa parenté. Cet acte rassure et modifie l’enfant et le parent et, en même temps, rappelle leur référence commune à la loi symbolique.

Désormais ce qui sera fait pour l’enfant et avec l’enfant sera ressenti aussi bien par le père que par la mère comme connoté d’une qualité unique, différente de tout autre attachement, de tout éprouvé envers un tiers.

Le ressenti du parent envers l’enfant qui émane de cette reconnaissance se nourrit fortement de la reconnaissance de l’enfant envers le parent. Les conséquences de la reconnaissance parentale et filiale sont de nature à bouleverser émotionnellement et structurellement chacun des partenaires du lien. La reconnaissance initiale s’enrichit quotidiennement : elle s’en trouve confirmée et consolidée.

D’ordinaire nous ne nous apercevons pas de l’importance de ce processus mutuel; pour nous, le lien filial avec chacun de nos parents va de soi. Il se manifeste plutôt quand il y a eu des difficultés dans cette reconnaissance initiale; cela se ressent au niveau de l’acquisition du sentiment éthique, qui demeure précaire.

J’ai étudié ce problème chez le pervers moral et d’autres patients dépourvus de sentiment éthique et de référence à la loi et à un surmoi (Eiguer, 2005). L’absence de figures parentales claires est dans leur cas un trait fréquent. Ils semblent « configurer » un roman familial au négatif. Si on les a trompés concernant leurs origines ou si l’identité de leur parent, souvent les deux, a été falsifiée, il leur paraît normal de mentir. Comme on leur aurait « volé » une partie de leur enfance ou soustrait la présence d’un parent pendant leur enfance, il leur paraît normal de voler.

L’acte de voler rappelle le fantasme du vol d’enfant, celui de l’enfant adopté tel qu’il se configure dans le roman familial. L’acte de mentir, un autre fantasme : la mère aurait eu une liaison extraconjugale avec un homme, qui serait en réalité le père biologique de l’enfant. La mythomanie adopte chez les patients pervers la forme de l’imposture à propos de l’identité propre du sujet ou de celle de ses géniteurs. Ainsi l’acte vient-il à la place d’une pensée qui n’a pu avoir lieu. Une pensée au négatif.

Autrement dit, ce raisonnement ne se présente jamais sous forme verbale ou imaginative comme chez le névrosé. Il y a passage à l’acte en l’absence de toute représentation consciente, de toute fantasmatisation. Le vol ou la mythomanie se manifestent à la place du rêve, de la rêverie ou de l’imagination.

Je me réfère spécifiquement à des faits de reconnaissance dans la situation de la parenté; ce qui n’a pas été attribué, c’est un emplacement, une place symbolique, et non pas un cadeau, une part d’héritage ou une gratification morale.

Nombre de ces enfants n’ayant pas été reconnus comme le fils ou la fille de leur parent sont amenés à bricoler une parenté, se cherchant d’autres parents substitutifs et cela durant des années. Ils déploient une énergie formidable et une persévérance à toute épreuve. (Cf. A. Eiguer, 2005.)

Dans le cas des adolescents violents et marginaux, l’intégration dans des bandes et la dévotion à leur chef charismatique peuvent s’expliquer pour ces mêmes raisons. Cela est aussi le cas de l’adhésion aux sectes. On y observe de la passion et un élan mystique dans les retrouvailles imaginées avec ce vécu primitif où les peaux psychiques s’enchevêtraient et les limites s’annulaient au bénéfice d’une exaltation sans égal. C’est que la bande, la secte, le groupe extrême, permettent de croire dans la construction d’une parenté jamais façonnée et dans la possibilité de tisser enfin les liens tant espérés.

Chez les escrocs, la mythomanie est soutenue pour une pensée qui nie que l’autre soit un autre, alors il est cohérent de le gruger sans remords et sans empathie : une vieille personne, un malade. Chez des jeunes qui sont sous l’emprise d’un leader, le lien avec celui-ci soutient et renforce son déni de la personne qui est objet d’exaction. L’abusé ne mérite pas de considération. Il est hors de la sphère de ce qui apparaît comme familier. Le leader du gang donne un fondement théorique à ces idées. Le gourou face à l’adepte agit semblablement.

Beaucoup d’escrocs se font un honneur de tromper une personne jouissant de considération ou étant un « chef ». Ici la dimension paternelle attise l’appétit, mais cela n’est pas aussi défini. La non-appartenance au cercle immédiat alimente la non-reconnaissance de la victime (c’est un non familier, un étranger au groupe), qu’il évoque une figure appartenant à un groupe social privilégié est totalement secondaire.

La distinction entre une instrumentalisation génitale et prégénitale a par ailleurs des raisons de se poser. Le déni d’autrui entant qu’autrui signe la gravité du forfait.

J’ai centré ma réflexion sur le filial pour mieux souligner que le lien thérapeutique reproduit quelques unes de ces composantes. L’instrumentalisation est une mise en drame des difficultés de reconnaissance mutuelle, particulièrement celles qui prennent origine dans l’absence de figures parentales stables. Tromper et dépouiller autrui devraient soulager ces carences. C’est bien entendu aléatoire ; plus encore, voué à l’échec.

Selon mon expérience, ce modèle se retrouve sous différentes formes. La patiente psychotique dont j’ai parlé soupçonnait que ses parents n’étaient pas ses géniteurs. Ceux-ci lui avaient imposé le vouvoiement tandis que ses frères et sœurs plus jeunes les tutoyaient. Pour elle, c’était l’un des signes la confortant dans l’idée de son roman familial. Elle provoquait ses parents comme elle le faisait avec l’assistante sociale en allant à l’encontre de leurs habitudes, certes rigides et animées de préjugés.

Mythes anciens de non-reconnaissance

Vous pouvez me dire que ces patients cherchent un père, mais pour réclamer un père il convient de savoir ce que c’est qu’un père.

Tournons nous vers la mythologie grecque. Quand Ulysse rentre à sa ville d’Ithaque, il cherche à passer inaperçu aux habitants mais il souhaite que les siens l’identifiant. Seul son fidèle chien Argos sait le reconnaitre immédiatement ; les autres en sont incapables. Son fils Télémaque le traite même de vieux pouilleux et le met violemment dehors. En effet, Ulysse est mal habillé, pas rasé, pas lavé. Mais il se fâche et lui répond : « Qu’est-ce qui te prend de traiter ton père de façon si irrespectueuse ? Est-ce que l’on met son propre père dehors de sa propre maison ? » Télémaque est sous le choc, personne d’autre qu’un père ne serait capable de s’adresser à son fils de pareille façon ! Alors cet étranger malodorant est son père ! Il le reconnaît ainsi comme son géniteur.

Ce récit nous permettra de comprendre que pour la reconnaissance d’un lien on doit le rappeler avec véhémence voire violence. Face à l’instrumentalisation, notre action thérapeutique devrait être ferme, vigoureuse. Je trouve dérisoire l’attitude de certains cliniciens : je pense à un gynécologue qui pour décourager une patiente érotomane a mis une photo de sa femme sur son bureau. Ne nous privons pas de faire des interprétations si l’occasion se présente : c’est nécessaire et moins ambigu. De surcroit nous permettrons que le patient soit reconnu à sa place sans ambiguïté et que notre lien retrouve l’inspiration filiale qui, lui faisan défaut, l’empêche de se lier à nous de façon pertinente.

L’instrumentalisation est inspirée par un narcissisme pathologique dont un des fondements est le vœu d’auto-engendrement pour pallier aléatoirement l’absence de reconnaissance parental-filiale.

Vous pouvez penser que c’est peut-être trop optimiste de compter sur une petite interprétation pour surmonter de si graves difficultés, mais une maison se bâtit brique après brique. Toutefois, cette brique doit déjà être solidement posée à l’ensemble ! Elle va d’autant plus s’accrocher qu’elle sera attachée par notre conviction intime sur la nature fondatrice de nos liens aux patients aussi modeste soit notre contribution.

Sources

Eiguer A. (1989) Le pervers narcissique et son complice, Paris, Dunod.

Eiguer A. (2005) Nouveaux portraits des perversions morales, Paris, Dunod.

Eiguer A. (2008) Jamais moi sans toi, Paris, Dunod.

Eiguer A. (2010) Psychanalyse du libertin, Paris, Dunod.

Freud S. (1905) Trois essais sur la théorie de la sexualité, tr. fr. Paris, Gallimard, 1987.

Freud S. (1927) Le fétichisme, in La vie sexuelle, Paris, PUF, 1973.

Freud S. (1938) Le clivage du moi dans le processus de défense, tr. fr. in S. Freud, Résultats, idées, problèmes, T. 2, Paris, PUF.

Labiche E. (1860) Le voyage de Monsieur Perrichon, Paris, Poche, 2003.

Racamier P.-C. (1978) « Les paradoxes du schizophrène », Revue française de psychanalyse, 42, 5-6, 877-970.

Racamier P.-C. (1996) L’inceste et l’incestuel, Paris, Apsygé.

Résumé

« Manipulation et instrumentalisation, analogies et différences. » Alberto Eiguer. En découvrant que son patient l’a manipulé, le clinicien peut se sentir désorienté, déçu, honteux et même coupable en pensant avoir failli à sa fonction. Il croit avoir manqué de retenue ou regrette d’avoir laissé libre cours à ses sentiments, à l’empathie ou à la pitié envers quelqu’un qui s’est avéré déloyal. C’est que ce type de comportement nous ébranle allant jusqu’à nous faire douter dans les fondements de notre savoir faire professionnel.

La manipulation altère ce qui nous est cher et indissociable de notre fonctionnement : notre sensibilité à l’égard de l’être souffrant.

Mais on doit admettre qu’une certaine manipulation intervient dans toute communication : l’intentionnalité dans le lien entre sujets. Se lier à autrui, c’est souhaiter exercer une emprise sur lui, l’attirer, le persuader de nous écouter, de s’occuper de nous, de croire dans le bien-fondé de notre demande, fût-ce pendant un court instant. Notre souhait serait ici de faire éprouver un sentiment à l’autre et de l’inciter à agir.

Il est utile de différencier ce fonctionnement, en vérité inconscient, d’une autre manipulation plus ciblée, celle qui vise à tromper pour asservir. Le calcul et l’indifférence concernant les conséquences sur autrui font de cette manipulation une forme d’abus et l’inscrivent dans le fonctionnement pervers. Nous serons tentés de désigner cette dernière forme instrumentalisation.