René Kaës, notre Prince des prodiges
Alberto Eiguer
René Kaës nous a quittés le premier février 2026. Il allait avoir 90 ans dans quelques jours.
René Kaës me fait penser à Lope de Vega, écrivain et dramaturge espagnol des XVI-XVII siècles, que l’on a appelé Le prince des prodiges, tellement son œuvre a été prolifique et ses 120 comédies révélaient une création vaste par sa prodigalité. On le considérait comme un magicien capable de nous porter vers des mondes et des situations les plus variées, les plus suggestives, les plus justes.
La proximité entre Lope de Vega et René Kaës est évidente. Un créateur rare qui a abondé en tellement de sujets différents, toujours en profondeur, intérêt et modernité. La perte de René produit un grand vide. Il nous manque déjà. Son œuvre a cherché à accorder une place significative aux groupes dans le champ de la psychanalyse. La groupalité avait besoin d’un appui de sérieux et de méthodologie comme René l’a réalisé. Sa rigueur et sa clarté y ont contribué de manière solide. Il a aussi favorisé le développement de la psychanalyse de famille et de couple par les thèmes groupalistes qui lui ont apporté un fondement consistant et aussi en traitant certains thèmes comme les liens fraternels (2008), spécifiques de la famille.
Avant de le connaitre personnellement, ayant lu ses travaux, j’imaginais un René sobre, distant, un intellectuel froid. Mais quelle a été ma surprise de le rencontrer et de noter en lui une personne chaleureuse, avenante, généreuse, raffinée et modeste. Il pouvait parler de thèmes de la spécialité ou autres où l’on remarquait son expertise comme lorsqu’il se référait à des vins et des vignobles. Plus tard, quand il a participé à mon jury de thèse, il a été amical et très convivial dans son exposé. Il a apporté des remarques bien intéressantes. Là où René passait, il laissait sa marque ; il haussait le niveau par ses interventions.
A ce titre, sa contribution à la recherche universitaire a été exemplaire dans son respect des idées et d’une méthodologie ouverte, qui laissait la place au débat et stimulait la pensée. Il n’exigeait jamais une adhésion stricte à son point de vue, mais il aimait se laisser stimuler par d’autres comme ce fut le cas de Didier Anzieu ou de Janine Puget. Et chacun de ceux qui s’inspirent de lui, se représentent un René Kaës interne, à eux, en apportant leurs nuances et leurs développements.
Il a pu évoluer d’une pensée que l’on peut penser structuraliste atypique, par exemple son livre L’appareil psychique groupal (1976) à une approche plus dynamique, soulignant la groupalité intérieure et la théorie des liens intersubjectifs de ses ouvrages ultérieurs, Les alliances inconscientes (1989) ou Le groupe et le sujet du groupe (2002). En lisant un travail comme La polyphonie du rêve (2002), on se dit qu’il fallait avoir beaucoup de courage pour le dire.
René a abordé le social sous différents angles, L’institution en héritage (2008), l’interculturel en proposant un nouveau concept « la troisième différence » et bien d’autres comme l’idéologie, le Mal-être (2012), les Utopies (2024). Il inventait des concepts ou donnait une dimension nouvelle à d’autres.
Voilà ce que je peux dire dans ce rapide tour sur l’œuvre de notre Prince des prodiges. Le bulletin L’Intermédiaire va publier d’autres hommages prochainement. Le nom « Intermédiaire » est aussi une idée de René Kaës. Merci pour tous ces cadeaux.

