L’ÉNÉIDE, L’EXIL ET LE DÉRACINEMENT

Alberto Eiguer

 

L’Enéide(Virgile, -19) nous offre à travers du personnage d’Enée l’exemple d’un déraciné brillant qui nous permet d’aborder les dimensions singulières de ses vécus, ses souffrances et ses solutions. Considérée comme une des plus éminentes œuvres poétiques de l’antiquité latine, l’Enéide n’est pas un essai psychologique, mais c’est sous cet angle que nous oserons l’interpréter, par une lecture entre lignes. Elle s’y prête particulièrement. « Et puis l’Enéide n’est pas l’Iliade, elle n’est pas la force simple et savante, mais elle a une grâce raffinée, de l’émotion, et elle est plus romanesque qu’épique : c’est un roman d’aventures (amours, naufrages et guerres), un récit truffé de fantaisies mythologiques qui tient les lecteurs en haleine par le suspens de chacun des épisodes, par leur brièveté et leur diversité : terre et ciel, terre et mer, naufrages, traversée pédestre des Enfers, paix et guerre, combats singuliers, guerre et amour, Asie, Afrique, Sicile, Italie, hommes, femmes, adolescents, divinités, défunts, une vierge guerrière, une amante qui fait l’amour dans une grotte puis se donne la mort, déesses qui se querellent, aurores et paysages, apparitions, réalité et rêve éveillé. » Ainsi la dépeint Paul Veyne, son traducteur, historien, éminent spécialiste du monde gréco-romain (Virgile, L’Enéide, Présentation, -19, AJC, p.10). La comparaison avec l’Iliade(Homère, – VIe siècle) n’est pas fortuite, Virgile a souhaité reprendre le projet exaltant de l’ancienne Grèce et celui de sa propre culture et nation, Rome, en la divisant en 12 chants, comme L’Iliade, mais pour affirmer la valeur de sa patrie qui se proposa vaincre la Grèce ancienne et instaurer un Empire sur les terres conquise par celle-ci.

Enée est un rescapé de la défaite et la destruction de Troie par les Grecs ; avec un groupe de ses proches, ils errent navigant sur de fragiles bateaux à la recherche d’un endroit où s’installer. Enée a reçu un mandat des dieux confirmé par son père Anchise de fonder leur nouveau foyer en Italie. C’est sa terre promise. Prédestiné pour ce projet, il possède le courage, la valeur, le talent du chef, une bonne capacité guerrière dont le recours à l’esquive si besoin, et la protection des divinités. Mais celles-ci ne sont pas toutes favorables à leur projet et elles les jettent de rive en rive par d’horribles tempêtes. Poséidon/Neptune, Héra/Junon, Eole, sont les adversaires de ces troyens déracinés. En Sicile leurs navires sont incendiés par des femmes troyennes possédées à la suite d’un sort jeté par une déesse (Iris) déguisée en mortelle (op. cit., chant V, p. 216 et sq.).

L’opposition entre Junon et Vénus est une « vieille histoire » ; dans l’Iliade(Homère, op. cit.), Junon défend les Grecs et Vénus, les Troyens. Pâris prince troyen est sollicité par les trois grâces, Héra/Junon, Athéna/Minerve et Aphrodite/Vénus lui demandant qui d’après lui est la plus belle. Il choisit Vénus, les deux autres ne sont pas heureuses… Ensuite, amoureux d’une reine mariée à Ménélas, Hélène, il l’enlève et l’amène dans son pays. Le roi dépité sollicite ses proches et alliés afin de faire le nécessaire pour récupérer son épouse. C’est l’origine selon la légende de la guerre de Troie. Héra-Junon défend la paix des mariages, Aphrodite/Vénus, les raisons de l’amour.

Le poème rappelle régulièrement les ancêtres d’Enée, parmi lesquels Dardanus, le fondateur de la dynastie royale de Troie et qui, selon Virgile, serait originaire d’Italie. Cette généalogie agit ainsi comme référence permanente des racines de l’héros. Il se doit de la vénérer !

Enée prononce cette prière digne de tout déraciné (Virgile, op. cit., chant VII, vers 228, p. 294) : « Au sortir de ce cataclysme, après avoir traversé tant d’immenses mers, nous ne demandons pour nos dieux ancestraux qu’une petite place, un rivage où vivre en paix, nous ne demandons que l’air et l’eau, ces biens ouverts à tous. »

Les traits essentiels du déraciné

Un exilé peut se sentir déraciné mais tout exilé ne l’est pas nécessairement. Ce sentiment se manifeste chez le migrant et dans d’autres situations. On risque de se vivre en déraciné également dans sa famille, son milieu, à la suite de mutations radicales de la culture comme l’effondrement des principes et valeurs, etc. dans ce sens, S. Weil (1949) propose les exemples d’une nation occupée par un pays étranger ou envahie par des mœurs contraires aux siens.

Le déraciné souffre dans son identité ;la désorientation et l’étrangeté l’assomment et il en répondra de différentes manières qui s’expriment successivement ou simultanément et, s’il est accompagné par sa famille, ces réponses concerneront partiellement ou intégralement le groupe. Voici les réponses :

1.-Une réaction serait de s’isoler considérant les personnes de son entourage comme hostilesalors qu’il cherche à exalter les traits de sa culture dont la religion.Certains sujets peuvent éprouver des sentiments dépressifs, souffrir de leur éloignement et de la perte de leurs proches et amis, avoir de la nostalgie, ce qui est fréquent chez les migrants. Toutefois, le sentiment de déracinement me semble être à la base de ces passages dépressifs même s’ils sont graves. Toute la clinique de la migration devrait être reprise en prenant en compte le bouleversement majeur qui signifie la perte de ses racines.

2.-Une autre réaction serait l’adoption de positions opposées, un renoncement à ses principes avec adhésion caricaturale et superficielle à ceux du pays d’accueil. Il s’agit d’un glissement vers des postures en faux-self, plus dans l’imitation que dans une identification dynamique. Au fond de l’âme, le vrai-self conserve un lien avec ses origines sans que le sujet ou les membres de la famille en soient conscients. Ce mouvement concerne nombre de comportements et implique une violence que le sujet se fait à lui-même comme s’il finissait par détester l’attachement à sa culture (Eiguer, 2022). C’est que l’on appelle régulièrement « assimilation » pour la différencier de « l’intégration », ce dernier processus permet le respect de ses origines tout en adoptant la langue et valorisant les apports de la culture du nouveau milieu.

3.-Il est de noter que l’on peut émerger des fonctionnements d’enfermement ou de faux-self en reprenant contact avec ses origines se rapprochant des liens essentiels avec ses ancêtres. C’est un processus progressif qui passe par une quête intérieure plus ou moins douloureuse.Des modèles d’indentification soutiennent ce mouvement, par exemple aux ancêtres qui ont vécu des changements de pays de façon réussie. Le déraciné puise en lui-même les forces, les ressources, les aspects moteurs de sa personne s’appuyant éventuellement sur ces identifications.

Je me demande si Virgile n’a pas été lui-même affecté par un certain déracinement. Migrant de l’intérieur, il était originaire de la province romaine Cisalpine, récemment intégrée à Rome ; il est né en -70 (AJC) près de Mantoue, dans un village appelé alors Andes. Nous n’avons pas des précisions historiques à propos de son processus d’adaptation dans la bouillonnante ville de Rome ; mon hypothèse est que son œuvre sur un exilé aurait pu lui permettre de sublimer ses sentiments profonds.

Contradictions

Revenons à notre héros. La fidélité de Enée à sa promesse de refonder son« foyer national » est périodiquement « oubliée » attiré qu’il est, entre autres, par les charmes de la reine Didon de Cartage (chant IV), par la paisible Sicile et ses jeux sportifs (op. cit., chant V, p. 220), un espace où les troyens errants pourraient trouver un havre.

Qu’est-ce qui arrive à ce héros pour se détourner de son objectif ? Pour comprendre les raisons, il convient de nous centrer sur la question même du déracinement. Un exilé est un être tourmenté par des tendances opposées, le sentiment de vide fait affaiblir en lui la détermination et la lucidité. Il se vit entre la nostalgie d’un monde qu’il pressent révolu et les exigences du présent, entre une gloire qu’il peut ressentir comme utopique et ses désirs et ses exigences pulsionnelles invitant au plaisir immédiat, entre l’appel du monde public et la privacité domestique, entre l’hommage à ses ancêtres et les tentations de sa jeunesse.

Si Enée oublie son projet, c’est qu’il veut vivre au présent tandis que le creux laissé par ses racines desséchées et perdues, le guète. Il a besoin de montrer qu’il est un homme aussi longtemps que la débâcle de Troie apparaisse comme une offense à sa fierté virile. Le vide lui rappelle sa castration, alors que la honte et le déshonneur doivent rapidement être réparés afin de calmer son ressentiment.

Comment concilier ces contradictions ? Cela devient le défi majeur du déraciné. D’un côté, le poète Virgile fait venir, tour-à-tour, à la mémoire d’Enée des personnes qui lui évoquent la valeur morale de sa geste : la vision de déesses favorables au peuple troyen, telle sa mère Aphrodite/Vénus, et son père Anchise retrouvé aux Enfers (chant VI).

D’un autre côté, n’est par la remise en cause de la notion de vengeance que l’issue pourrait se présenter dépassée ? Chercher se venger déforme le travail du deuil le rendant même illusoire. Effacer l’histoire d’une débâcle implique effacer les enseignements de cette débâcle, les efforts déployés pour se reconstruire et le sacrifice de nouvelles victimes : celui des proches emportés par les vagues ou en bataille, des partenaires suicidées à la suite de l’abandon d’un amoureux qui préfère sa cause au doux lit d’amour.

Regardée de près, il s’agit d’une vengeance qui réalise à l’identique la nuisance subie. On admettrait que c’est la solution la plus simple et la plus oublieuse de ses propres malheurs. On ignore la souffrance que l’on va produire ; on évite de se mettre à la place de ses futures victimes. C’est aussi inhumain que l’inhumanité subie. Or on peut trouver d’autres moyens pour prendre sa revanche : par exemple en déplaçant son projet de lieu et d’hommes, de méthodes et de domaines. Et en inventant de nouvelles matières pour ses talents.

Ne serait-il pas nécessaire de trahir ses ancêtres pour honorer ses racines ? L’identification totale au veux des anciens, ne conspire-t-elle contre une identification partielle qui honorerait davantage l’esprit du contenu légué que de sa lettre ?

Rien dans le texte de l’Enéide ne laisse apparaitre une révolte contre le mandat des aînés. Enée est plutôt enivré par l’héroïsme et la gloire promise. En somme, il est intéressant de se demander si la fidélité à l’égard des aînés ne l’empêche pas de saisir la nature de son déracinement dans le but de chercher de nouveaux compromis où il retrouverait et fasse siennes ses racines en reconstituant son identité malmenée.

Voici une autre raison à ces aménagements. Enée est le fils de la déesse Vénus : peut-il réaliser autre chose que de hauts faits, des prodiges ? Les travaux du commun des mortels peuvent lui paraitre ordinaires, fades ; leurs joies, anodines ; leurs jeux, sans éclat. Mais l’appétit de prouesses risque de cacher l’insuffisance de tendresse. Le héros n’aurait pas de plaisir dans le repos ; l’ambition remplace la douceur d’une peau soyeuse ; seule l’idéalisation compte.

Autrement, il serait juste que la quête des racines puisse rencontrer la quête de la chaleur du giron maternel.

Descente

C’est dans ces circonstances et accablé de doutes, d’oublis, de vacillements qu’Enée décide de descendre aux Enfers (Virgile, op. cit.,chant VI). Il réalise ce voyage guidé par une Sibylle qui lui explique le destin des hommes dont il voit les ombres. Les monstres mythologiques lui font peur ; le devenir de ceux qui ont commis des fautes, l’impressionne ; ils subissent éternellement des tortures et des sévices horribles. On notera leurs forfaits : « Ici sont enfermés ceux qui, tout au long de leur vie, ont haï leur frère, frappé leur père, hourdi une tromperie contre un client ; ceux (et ce sont les plus nombreux) qui ont couvé sous eux seuls les richesses venues en leur possession, sans assigner une part aux leurs, ceux qui ont été tués pour un adultère, ceux qui ont rejoint une armée impie sans craindre de trahir la dextre de leur maître. Ils attendent ici leur châtiment » (Virgile, op. cit., chant VI, vers 607 et sq., p. 262). Et plus loin dans le texte : « Celui qui a vendu sa patrie pour de l’or et l’a soumise à un pouvoir tyrannique ; il a fait et défait des lois contre l’argent ; cet autre est entré dans le lit de sa fille, dans un hymen interdit. Aucun n’a reculé devant une abomination et tous ont joui du fruit de leur audace » (op. cit ; chant VI, v. 619 et sq., p. 263).

En revanche, les bienheureux sont bien traités. Puis Enée voit une longue file, celle des âmes qui, lassées des Enfers, veulent revenir sur terre. Ils attendent pouvoir habiter le corps d’un nouvel être pour rejoindre la vie ; les Romains semblent croire à la métempsychose.

La retrouvaille de son père est l’aboutissement de ce voyage. Celui-ci l’encourage à poursuivre son combat pour créer en Italie un foyer pour leur peuple, une terre qui se situerait dans la région du Latium, baignée par le fleuve Tibre, elle s’appellera Rome. Pour appuyer sa quête, Anchise lui montre le spectre de ses successeurs, la noble race des Romains, ses rois puissants et ses gouvernants jusqu’à Octave Auguste, l’empereur qui mettra en place un état prospère et pacifique.

Son père lui prévient qu’il arrivera à ses fins après de rudes épreuves et la mort au combat de ses proches, mais il va triompher.

A la suite de la descente aux Enfers, on voit un Enée changé, déterminé. L’être versatile et cédant au principe du plaisir est devenu un énergique chef de guerre. La descente aux Enfers a représenté pour lui un parcours d’initiation.

C’est l’avis de nombre de commendataires. L’auteur de l’article édité par Wikipédia dit à ce propos (article « L’Enéide », p. 3) : « Une initiation se détecte souvent à un symbole très fort : le protagoniste doit passer par la mort (symbolique) pour renaître comme un être nouveau. Ce moment de tension se situe précisément au milieu de l’Énéide, lorsque Énée descend aux Enfers (chant VI). Lorsqu’Énée remonte des Enfers, sa personnalité a changé. Cela se remarque notamment dans le rapport qu’il entretient avec la parole et le silence : avant sa descente, les événements surnaturels qui surgissent devant Énée le laissent bouche bée. En revanche, une fois remonté des enfers, Énée impose à son tour le silence à ceux qui l’entourent, comme s’il n’était plus un humain comme les autres. Ce comportement nouveau confirme son destin de chef choisi par les dieux. » (Y. Nurtantio, 2014) « Cette figure de père de la nation héroïque répond d’une certaine façon à la commande de l’empereur Auguste, mais Virgile laisse flotter une certaine ambiguïté. En effet, Énée n’est pas un personnage parfait (ce qui est étrange dans une œuvre qui ne serait que purepropagande). Certains de ses gestes semblent répréhensibles ; Virgile se tait quant à l’interprétation qu’il faut en donner. D’aucuns considèrent que l’auteur demande au lecteur (y compris à l’empereur) de juger par lui-même et, si le lecteur le juge bon, de dépasser le modèle offert par Énée. » (cf. Bleeker, 1965.)

L’Enéide devient aussi un chant aux « vertus guerrières » mais les affres de la guerre sont exposées avec dramatisme, tendresse et lyrisme.

La mère d’Euryale apprend que son tout jeune et unique fils est mort au combat. Elle est désespérée. Virgile écrit : « Cependant, voltigeant à travers la ville épouvantée, la Rumeur ailée, messagère rapide, parvient aux oreilles de la mère d’Euryale. D’un seul coup la chaleur a quitté les moelles de la malheureuse, ses fuseaux lui sont tombés des mains et ses laines se déroulent. L’infortunée sort à la hâte, s’arrache les cheveux avec l’ululement des femmes et, hors d’elle, court aux remparts, en premier ligne ; et ne pense pas aux hommes, elle ne pense pas aux dangers et aux traits, et c’est de là qu’elle emplit le ciel de ses plaintes : ‘‘Est-ce toi Euryale, que j’ai là devant les yeux ? Toi, repos promis à mes derniers jours, as-tu pu, cruel, me laisser seule ? Et quand on t’envoyait affronter de tels périls, il n’y a pas été donné à ta malheureuse mère de te dire un dernier mot ! Hélas ! Tu gis nul ne sait où, donné en pâture aux chiens et aux oiseux du Latium ! Toi, ou plutôt tes restes, que ta mère n’a pas conduit au tombeau, toi je n’ai pas fermé les yeux ni lavé les blessures, que je n’ai pas couvert du tissu que nuit et jour je me pressais d’achever, ce qui consolait de mes soucis de vieille ! […] ’’ » (Virgile, op. cit., chant IX, v. 472 et sq., p. 394-395.) Et plus loin (vers 494-495) : « ‘‘Ou bien toi, Souverain père des dieux, aie piété et que ta foudre précipite au fond du Tartare ma tête odieuse, puisque je ne puis rompre autrement le fil d’une cruelle vie.’’ Ces sanglots ont ébranlé les cœurs, une morne plainte monte de tous les bouches, elle abattait les courages, elle affaiblissait les guerriers. »

Méritent notre attention les funérailles d’un autre héros du champ d’Enée ; sensible au prix de la guerre, celui-ci lui rend un hommage soutenu. Pallas, jeune fils du chef Evandre, a succombé à ses blessures.

« S’étant ainsi lamenté, il [Enée] ordonne la levée de ce corps pitoyable, choisit mille hommes dans toute l’armée pour l’escorter en un suprême honneur et se joindre aux larmes de son père, faible consolation pour un deuil immense, mais due au malheur d’un père. D’autres se hâtent de tresser les claies d’un brancard flexible avec des branches d’arbousier et des rameaux de chêne ; ils ombragent d’un dais de feuillage le lit ainsi dressé et y déposent le jeune homme sur une couche épaisse d’herbe des champs. Telle une fleur moissonnée par un doigt virginal, la tendre violette ou le lis languissant ; son éclat ni sa beauté ne l’on déjà quittée, mais la terre maternelle ne la nourrit plus, ne soutient plus ses forces. Enée alors a envoyé chercher des vêtements roides d’or et de pourpre, que la Sidonienne Didon avait tissés elle-même, de ses mains, heureuse de travailler pour lui, en nuançant la trame d’un réseau de fils d’or. Il revêt tristement le jeune homme d’une de ces robes, ultime honneur qu’il lui rend, et lui en recouvre la chevelure que le feu va consommer » (op. cit., chant X, v. 60-75, p. 465-6).

Les qualités de chef chez Enée sont nuancées par une sensibilité et une empathie exemplaire. Remarquons au passage qu’Enée a de curieuses absences au moment des batailles où sa présence serait indispensable. Il n’est pas là où on l’attend. Bien que Virgile les explique pour des raisons de commandement (il est parti recruter des combattants auprès de tribus Etrusques), il nous parait incontournable de nous demander si ces disparitions ne peuvent représenter un autre exemple des « trous d’investissement » propres au déraciné, comme les oublis soulignés plus haut : une forme d’être ailleurs, jadis et autre part, là où les racines étaient implantées.

Lyrisme

Comme le dernier cité, bien des passages du poème atteignent un beau lyrisme. Je cite quelques passages. Virgile parle avec bonheur de la nature.

Lorsqu’Enée élogie les ouvrages ingénieux des Carthaginois (Virgile, op. cit., chant I, v. 430 et sq., p. 51-2), il ajoute : « C’est ainsi que, dans les campagnes en fleurs, dès le début de l’été, en plein soleil, leurs tâches laissent les abeilles sans repos ; elles font sortir leurs rejetons devenus adultes, condensent le miel coulant, gonflent leurs rayons de ce doux nectar, déchargent de leur fardeau les arrivantes, ou encore se forment en colonne pour défendre leur logis contre l’espèce paresseuse des frelons. Tout est effervescence, et le miel odorant a un parfum de thym. […] »

Dans un autre passage : « Pendant ces échanges de propos, l’Aurore, dans sa course céleste, avait déjà franchi la moitié du ciel sur son quadrige rose ; ils allaient peut-être passer ainsi tout le temps accordé […] » (Virgile, op. cit., chant VI, v. 536, p. 258).

Le poème souligne les attributs du principal ennemi des Troyens (op. cit., chant VII, v. 782 et sq., p. 324) : « Voici Tournus en personne, magnifique de prestance, qui se produit les armes à la main et dépasse tout le monde de ses épaules. Son casque à triple aigrette chevelue est surmonté d’une Chimère dont la gorge souffle les feux d’un Etna : ses rugissements et la fureur de ses flammes sinistres ne font que croître, à mesure que les combats deviennent plus meurtriers et font couler plus de sang. »

Dans un autre exemple, des vers exaltants annoncent le discours de Jupiter (op. cit., chant X, v. 100 et sq., p. 418) : « Alors le Père tout-puissant qui a sur tout chose le pouvoir suprême prend la parole ; à sa voix, font silence la demeure altière des dieux et la terre qui tremble sur ses assises ; le ciel escarpé se tait, les Zéphires se sont arrêtés à l’instant, la vaste mer réprime l’étendue de ses flots qui s’apaisent. »

Le jardin des délices

Montaigne a estimé que le poème de Virgile apporte une originalité majeure : il autorise les sentiments érotiques, bonifie la sensualité (Montaigne, 1592, « Sur des vers de Virgile », p. 1017-1087). Il citera longuement la passion amoureuse de Didon et Enée, un feu que son époque mésestimait ou condamnait. Son texte sur Virgile est hautement significatif de cette Renaissance se permettant le plaisir de la chair, l’irréductible appel des corps. Didon « est insensible aux convenances et à la renommée », dit Virgile (op. cit., chant IV, v. 170, p. 157).

Dans un riche passage de l’Enéide, Virgile introduit les rapports entre la vox populi et le monde intime des amoureux, objets de médisance, de rejet. Et il nous livre des phrases dignes d’une analyse sociale des plus aiguës. Il évoquera la Rumeur prenant la forme d’un être surnaturel d’autant plus néfaste. Nous contemporains y lirons volontiers une métaphore :

« Aussitôt la Rumeur va par des grandes villes de la Libye, la Rumeur, de tous les maux le plus véloce. Son mouvement fait sa force et sa marche accroît sa puissance. La peur la rend d’abord petite, mais bientôt elle se dresse dans les airs, elle a les pieds sur la terre et plonge sa tête au milieu des nuages. Elle est fille, dit-on, de la Terre que le courroux des dieux avait mise en colère et qui l’enfanta comme sœur cadette de Céus et d’Encelade. Ses pieds sont agiles, ses ailes sont rapides, c’est un monstre effroyable, gigantesque : autant son corps a des plumes autant elle y recèle d’yeux en éveil – ô prodige -, autant de langues, autant des bouches qui parlent, autant d’oreilles qui se dressent. La nuit, elle vole entre terre et ciel en sifflant dans l’ombre, sans que le doux sommeil lui ferme les yeux ; le jour, elle se pose en sentinelle sur le faîte d’un toit ou sur les hautes tours et terrifie les grandes villes, messagère aussi acharnée d’erreur et de mensonge que de vérité. Elle se plaisait présentement à inonder les peuples de rumeurs multiples et à claironner ce qui avait eu lieu : qu’Enée est arrivé, d’ascendance troyenne, que la belle Dion daigne de s’unir à ce mari et qu’à présent, durant le long hiver, ils ne font que se choyer l’un l’autre, tout au plaisir, oublieux de leur royaume et prisonniers d’une passion honteuse. Tels sont les bruits que la hideuse déesse met dans toutes les bouches » (Virgile, op. cit., chant IV, v. 173-195, p. 158).

On notera la faiblesse de l’espace privé face à l’imposant espace public.

Au début de ce même chant IV, la reine Didon se confie à sa sœur : « ‘‘Oui, Anna, je l’admets : depuis la mort de mon époux, le malheureux Sychée, depuis que notre foyer a été éclaboussé de sang par un frère, cet homme [il s’agit d’Enée] est le seul qui ait touché mes sens et ébranlé mes esprits chancelants ; j’y reconnais les traces d’une flamme d’antan […]’’ » (op. cit., chant IV, v. 17 et sq., 12-30, p. 150). Plus loin dans le texte, Didon dit garder le souvenir vivant de l’amour de son époux. Anna lui répond (op. cit., chant IV, v. 31 et sq., p. 151) : « ‘‘O toi que ta sœur aime plus que le jour, vas-tu te consommer jusqu’à ta vieillesse dans une solitude et un chagrin, perpétuels, sans connaître la douceur d’avoir des enfants ni les dons de Vénus ? […]’’ » Et Virgile écrit : « Avec ces paroles, elle [Anna] alluma dans l’âme de sa sœur un incendie amoureux, donna de l’espoir à son incertitude et la délia de l’honneur » (op. cit., chant IV, v. 53, p. 152).

La suite est connue, bien que s’avouant amoureux de Didon (op. cit., p. 168, note 1), Enée décide de partir de Cartage sans le lui annoncer. Didon en colère, désespérée, donne fin à ses jours. On entendra peu de regrets chez le fuyant en apprenant le dénouement de cette idylle.

Pour Montaigne (op. cit., livre III, chapitre VII, p. 1028), Virgile dit comme aucuns la fugue des passions érotiques. Il le souligne en se référant à Vénus qui cherche à décider son époux Vulcain/Héphaïstos de fabriquer des armes pour Enée. Virgile écrit : « Elle avait dit et lui jetant autour du corps ses bras de neige, la déesse choie cet indécis dans la tendre chaleur de son étreinte. Lui a été soudain pénétré par une flamme familière ; une ardeur bien connue lui est entrée jusqu’au fond des moelles, a traversé son corps qui s’abandonne. On peut voir ainsi, quand la foudre éclate, s’ouvrir une fente de feu dont le zigzag lumineux parcourt les nuages. L’épouse s’en aperçoit, heureuse de son adresse et consciente de sa beauté. Le dieux vénérable, enchainé par l’éternel amour, dit alors : ‘‘Pourquoi chercher si loin des raisons ? Qu’est-ce devenue déesse ta confiance en moi ? […]’’ Sur ces paroles, il lui donna l’étreinte souhaitée, puis s’abandonnant sur le sein de son épouse, se pénétra tout entier d’une torpeur apaisée » (Virgile, op. cit., chant VIII, v. 387 et sq., p. 347-8).

Réflexions liminaires

Pour notre éclairage, cette œuvre nous guide afin de préciser le complexe du déraciné. Cela est d’autant plus intéressant qu’elle fut créée il y a longtemps, dans un contexte particulier, que le personnage n’est pas un homme commun, mais un héros. Enée a une mission, il en est prisonnier ; elle s’entre-mêle avec son histoire, sa parenté, le destin de ses proches et ses concitoyens. Elle tire sa force de moults influences, pesantes peut-être, et son désir y est hésitant. Enée est davantage soi-même lorsqu’il aime d’un amour éphémère mais intense, lorsqu’il se passionne des jeux sportifs de son époque, lors des célébrations et des banquets, lorsqu’il s’émeut face aux souffrances de ses amis.

Ce vacillement nous interroge ; peut-on y voir transparaitre le cri d’une révolte étouffée ?

Enée est attiré par ses tendances profondes, les appels de son corps et de sa jeunesse. Il est aussi étourdi par la honte, le veux de vengeance, l’ambition de gloire. Aurait-il besoin de refouler le souvenir de ses pertes pour en faire le deuil et retrouver la paix ? Mais la crise est inscrite dans les profondeurs de son être. Abandonner ses racines serait-ce comme admettre la perte d’une partie de son identité ?

Or, le dos au mur, il ne lui reste qu’à se battre de toutes ses forces afin d’accomplir le mandat : récréer Troie.

Cela étant, à la fin du poème, au moment où le triomphe des Troyens est assuré, un compromis est établi sous l’arbitrage de Jupiter : la nouvelle patrie sera l’œuvre d’une synthèse, des mariages seront célébrés entre les originaires des peuples qui se sont combattu, une seule langue sera parlée, les autochtones garderont leurs mœurs, les dieux et les institutions seront uniques. (Virgile, op. cit., chant XII, p. 550.)

Ce qui différencie la revanche de la vengeance est la possibilité de reverser toute la colère contre ceux qui ont fait tort, en construisant un projet original au service des sujets, et de leurs désirs. Par vengeance, on peut tuer ; par revanche, on aide à grandir (cf. Eiguer, 2022).

Le déracinement d’Enée nous révèle une facette singulière de son attachement, celle qui le lie à la terre, à la ville, à ses rues, ses édifices, ses murailles, et à tous ceux qui, comme lui, l’ont parcouru, touché, respiré, ont perçu les odeurs de leurs marchés et cuisines, l’esprit de la maison, les palpitations de la vie, et qu’ils se sont appuyés sur ses dalles et reposés sur ses couches.

Le vrai Enée est là.

 

Bibliographie

Bleeker C. J. (1965) L’initiation, Leide.

Eiguer A. (2022) La haine de soi et de l’autre. Psychanalyse de la stigmatisation, Dunod.

Montaigne M. de (1592) Essais, Paris, Gallimard, 2010.

Nurtantio Y. (2014) Le silence dans l’Enéide, Fernelmont, EME éditions.

Virgile (-19) L’Enéide, tr. fr. Paris, Le livre de poche, 2012, 2020.

Weil S. (1949) L’enracinement, Paris, Gallimard.