Tournants dans une œuvre

Tournants dans une œuvre

Alberto Eiguer

J’écris depuis quelques décennies et ai publié mes premiers ouvrages dans les années 1980. Après ma participation à un collectif sous la direction d’André Ruffiot en 1981, j’ai fait paraître un livre en tant qu’unique auteur, Un divan pour la famille, en 1983.

L’année 1989 a marqué un tournant dans mon œuvre. C’est l’année de la publication du Pervers-narcissique et son complice. Son accueil a été chaleureux mais c’est avec le temps que j’ai pu apercevoir les répercussions de ce travail. Il a répondu à une demande de compréhension à propos d’une souffrance négligée jusqu’alors, celle des personnes bousculées et maltraitées dans leur identité, ainsi que dans leur capacité de penser voire d’aimer. L’agent de cette violence est une personne très égocentrique qui manipule, calcule, manigance et se livre à tout genre d’intrigue pour alimenter son appétit de grandeur. Le tableau de la perversion-narcissique nous a permis de repérer ces violences au niveau du couple, de la famille, de la relation employeur‑employé, enseignant‑élève, gourou‑adepte des sectes, leader charismatique‑jeune radicalisé, dealer‑toxicomane, dictateur‑citoyen. Quatre éditions de ce livre se sont succédées ; l’idée de perversion-narcissique a pris une place singulière dans la société. Je remercie beaucoup ceux qui m’ont suivi sur cette voie et élaboré nombre de notions cliniques, éclairé des applications et permis d’éviter que moult personnes se fassent du mal en persévérant dans des fréquentations dont elles  ne peuvent que sortir perdantes. Le sigle PN, devenu populaire, apparaît dès ma première édition. Aujourd’hui les PN sont traités en thérapie, la Justice essaie de trouver des moyens pour éviter qu’ils soient nocifs à d’autres, et l’on s’interroge : pourquoi dans notre société contemporaine deviennent-ils de plus en plus nombreux ? Ces trouvailles sont aussi une conquête collective.

Avant cette année, j’avais fait des recherches sur le thème de la thérapie familiale et de couple, qui m’ont donné bien de satisfactions. Dès la fin des années 1970, j’ai été sensible à l’idée du trans-générationnel dans la famille. C’est par ailleurs une des idées qui a suscité le plus de curiosité. Et certainement confirmation dans la pratique.

En 1999, s’est produit un autre tournant dans mon parcours avec la parution Du bon usage du narcissisme dans les Editions Bayard. Au départ, je l’ai considéré comme un complément à mes réflexions précédentes sur le narcissisme, celle d’un narcissisme positif et au service de la croissance (trophique). Ce n’est qu’après-coup que j’ai mesuré son impact : les apports de ce livre qui ont le plus prospéré sont la primauté de notre recherche de bien-être et de bonheur, notre souhait de nous protéger et de favoriser l’estime de soi. Les rapports entre ce narcissisme trophique et l’humour, la quête d’idéal, la création artistique et littéraire me sont apparus peu à peu comme vitaux. J’ai invité les collègues à travailler ces dimensions avec leurs patients, notamment si nous souhaitions les faire sortir du cercle vicieux où plus ils avancent, plus cela leur paraît impossible ; parfois ils se sabotent pour éviter de progresser.

Dans les années suivantes, au même temps que je menais des actions sur plusieurs fronts, j’ai réalisé un rêve, celui de publier un travail sur la psychologie de la maison, c’est-à-dire sur les sentiments et les idées inconscients mise au travail pour choisir, aménager, décorer une maison. Ce fut la première édition de l’Inconscient de la maison, en 2004.

En 2008 a lieu ce que je commence à penser comme un nouveau tournant dans mes travaux. L’ouvrage Jamais moi sans toi voit le jour. Je me suis inspiré de plusieurs études sur l’intersubjectivité des liens, parues notamment aux Etats-Unis, pour réaliser une approche nuancée et influencée par les idées analytiques de ce concept. Nombre de collègues m’ont fait savoir qu’eux-mêmes s’y étaient intéressés et que même depuis la création de la psychanalyse, Freud a eu une vision intersubjective de la cure. Entendre la rencontre psychanalytique analyste‑patient comme un accordage entre deux psychismes paraît aller de soi tellement l’analyste s’implique dans ce lien et se sert de ses propres capacités d’autoanalyse pour faire face aux malaises et aux joies qu’il éprouve en reflétant en lui ce que le patient vit. Quelques-uns de mes lecteurs se sont étonnés que celui qui avait été si strict pour dénoncer les méfaits des PN en dévoilant leurs intrigues se soit désormais mis à travailler sur le versant réparateur, voire bienveillant des rapports humains. Pourtant une continuité peut se remarquer en se souvenant que l’intersubjectivité se manifeste déjà en 1989, car dans le livre sur le PN je parle d’une éventuelle complicité de sa victime qui favorise les abus dont elle est l’objet. J’y crois tellement à cette complicité inconsciente entre membres d’une relation psychologique que je constate qu’en traitant les victimes des PN on peut obtenir des changements psychologiques chez le PN même. On parvient également à les traiter en les invitant à participer à une thérapie de couple ou familiale, qu’ils acceptent plus facilement qu’une consultation individuelle.

Dans ce registre d’ouverture, ma ligne de travail, comme celle de bien de mes collègues, est de réussir à ce que les patients gagnent en liberté, soient en harmonie avec les autres, si possible sachent se mettre à l’abri des blessures d’estime de soi, soient reconnus dans leurs qualités et leurs compétences, et qu’ils puissent concrétiser ou presque leurs ambitions de créativité, d’épanouissement et de bien-être.

En même temps que le lien analytique pouvait gagner en clarté et en efficacité par l’apport de l’intersubjectivité, d’autres liens humains peuvent être compris dans leurs interactions émotionnelles et fantasmatiques. Ainsi pouvais-je faire converger mon intérêt pour les groupes, les couples, les familles, les institutions dans un champ large où les grandes axes de la réciprocité, la reconnaissance mutuelle, la responsabilité pour autrui, puissent se penser. Ce tournant a une conséquence logique : le contretransfert est à reconsidérer.

Avec le livre Le tiers, j’ai souhaité montrer la fertilité de l’idée d’intersubjectivité : il y apparait une étude sur le témoin en psychanalyse ; sa proximité avec le tiers m’a semblé particulièrement intéressante.

J’ignore quels seront les prochains tournants de mon parcours mais je ne doute pas que je serai encore une fois le premier surpris. Je suis prêt à réviser mes résultats et trouvailles, et je ne ferai pas d’objection à reconnaître mes erreurs ; c’est le propre de la démarche analytique qui, j’espère, a guidé mes pas.

 

AE, août 2017

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